La question sur la nécessité de s’amuser lorsqu’on dessine, on l’entend très souvent dans les ateliers. Moi, je passe souvent par d’autres sentiments, comme, faire le vide, être en plongée au point de ne pas voir le temps passer, décrocher du temps. J’ai l’impression que s’amuser en dessinant est devenu un passage obligé.
Et hier soir en Live, certains reprenaient de plus belle.
"L'important c'est de se faire plaisir, non ? "
Moi qui suis toujours d’humeur joviale et très attentive à mes petits « plaisirs », je suis néanmoins profondément agacée par ce mantra contemporain, devenu une injonction.
Parce qu’une injonction, même lorsqu’elle est « bienveillante » (
) reste tout de même une injonction.
Plaisir coupable
Certes, personne ne va militer pour plus de souffrance et on est toujours partant pour plus de plaisir.
Mais aujourd’hui nous ne devons pas nous contenter de faire de notre mieux, nous devons en plus y prendre du plaisir, être reconnaissant pour / savourer le moment présent.. blabla..
C’est épuisant.
Car lorsqu’une émotion devient une obligation, son absence devient une faute.
=> Si je ne prends pas de plaisir, que je ne m’épanouis pas, c’est que je fais quelque chose de travers et que le problème vient de moi.
L’injonction au plaisir produit une culpabilité très particulière.
=> Non seulement je rencontre une difficulté que je n’arrive pas à surmonter, mais en plus je culpabilise de ne pas y prendre de plaisir.
Elle a bon dos, la « bienveillance ».
Plaisir et talent : le duo infernal
Ajoutez à cela que l’art n’est pas perçu comme les autres activités.
Le mot ART nous évoque immédiatement l’inspiration, la spontanéité, l’intuition.
Le mythe du talent raconte exactement la même histoire.
L’artiste aurait un don, une facilité, une intuition particulière.
Il est donc censé créer avec aisance et plaisir.
Laisser venir… laisser jaillir ce flot créatif.
Mais la pratique artistique, ce n’est pas de l’incontinence ! 
Et lorsqu’on regarde travailler les artistes, on découvre surtout
…roulement de tambour…
Du travail.
Des recherches et de l’implication.
Dans un autre post parallèle sur la communauté, Arnaud nous rappelait d’ailleurs cette phrase de Jacques Brel
Le mythe du talent raconte exactement la même histoire. L'artiste aurait un don, une facilité, une intuition particulière. Il est donc censé créer avec aisance et plaisir. Laisser venir... laisser jaillir ce flot créatif. Mais la pratique artistique, ce n'est pas de l'incontinence ! 💩 Et lorsqu'on regarde travailler les artistes, on découvre surtout 🥁...roulement de tambour... Du travail. Des recherches et de l'implication. Dans un autre post parallèle sur la communauté, Arnaud nous rappelait d'ailleurs cette phrase de Jacques Brel
Jacques Brel
Et je repense souvent, moi, à cette phrase que j’aime beaucoup.
Le talent c'est l'intensité du désir.
Amélie Nothomb
Cette idée dépasse d’ailleurs largement le dessin.
Plaisir et Enjeux
Une activité peut être agréable, plaisante, sans être particulièrement importante.
Mais les activités les plus importantes de nos vies sont traversées de frustration, doutes, difficultés et efforts et ce, justement parce qu’elles sont importantes : elles comportent un enjeu.
Elles nous transforment, elles exigent quelque chose de nous.
On peut aimer quelqu’un, aimer être parent, aimer écrire un livre, aimer préparer un marathon, aimer dessiner… sans que cela soit particulièrement plaisant sur le moment.
Une activité peut donc être importante sans que les moments qui la composent soient agréables.
.Dans les domaines importants de notre vie, nous décalons souvent notre plaisir immédiat au profit d’une satisfaction existentielle.
Le dessin ne fait pas exception.
Plaisir et satisfaction
Une partie de la confusion vient du fait que nous utilisons souvent le mot plaisir pour désigner deux expériences positives très différentes.
Le plaisir renvoie à une expérience agréable associée au divertissement, à l’amusement, à la facilité.
La satisfaction renvoie à une expérience signifiante.
Elle naît souvent d’un accomplissement, d’une compréhension ou d’un dépassement. Elle s’accompagne donc d’effort, de doute et de frustration.
Le plaisir est léger.
La satisfaction est profonde
Certaines activités, secondaires dans nos vies, ne nous procurent pas suffisamment de plaisir pour être poursuivies.
D’autres, importantes, nous procurent suffisamment de sens pour que nous acceptions le labeur qu’elles exigent.
Non pas parce que nous aimons la difficulté pour elle-même, mais parce que nous trouvons dans l’effort quelque chose que le divertissement ne procure pas :
- un engagement profond.
- du dépassement
- le sentiment de progresser
- la satisfaction de comprendre quelque chose qui nous résistait.
- l’impression d’élargir nos capacités
- une rencontre avec soi, une affirmation de soi.
Dans ce cas, la difficulté n’est plus un obstacle à éviter mais une composante essentielle de l’expérience, elle devient le lieu-même de l’accomplissement.
Se réaliser dans la difficulté
Personnellement, j’aime le labeur, j’aime les activités qui résistent.
- J’aime les problèmes difficiles à résoudre.
- J’aime chercher, essayer, me tromper, essayer autrement.
Je retire une immense satisfaction de ce processus bien au-delà des résultats qu’il produit, qui eux sont très rarement satisfaisants.
Et je suis loin d’être la seule.
Giacometti passa une grande partie de sa vie à reprendre les mêmes portraits. Plus il dessinait, plus le problème lui semblait insoluble.
Ce qui le ramenait chaque matin dans son atelier n’était pas le plaisir. C’était une question.
Et je dois dire que tous les artistes que je connais, sans exception, semblent trouver leur « satisfaction » ou du moins « une quête valant le coup d’être poursuivie » précisément dans cette confrontation avec la difficulté.
Mais il ne s’agit pas néanmoins de souffrir inlassablement dans l’espérance de la résurrection, dans l’espérance d’une satisfaction reportée.
Dessiner n’est pas une activité austère et uniquement laborieuse !
Les plaisirs du dessin
Tous les élèves présents hier soir en live sont engagés dans leur pratique depuis plusieurs années.
On peut donc en déduire qu’ils retirent tous un bénéfice positif de la pratique du dessin.
Mais cet impact positif n’est pas le même pour tout le monde.
Et dans le mot fourre-tout de « plaisir » chacun mettait hier soir une définition différente :
Stimulation, défi, émerveillement, contemplation, activité manuelle où le mental se tait, créativité, besoin, nécessité.
Et puis cette sensation de « bulle » où le temps disparaît, comme dit Betty, cette sensation de « décrocher du temps », cette concentration intense où l’on ne s’entend plus penser.
Un état de « grâce » ou de pilote automatique, que j’apprécie moi-même infiniment.
Sensation du temps suspendu
Notre attention est entièrement absorbée dans le regard et le mouvement du crayon sur le papier.
Le temps semble se dilater et la conscience de soi recule.
Le monde extérieur s’efface et pourtant nous sommes parfaitement attentifs à ce que nous vivons et à ce qui nous entoure.
Corps, émotions et pensées collaborent dans une même présence active.
Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi décrit cet état qu’il nomme le flow :
C'est un état où la concentration et l’absorption sont absolues, la perception du temps modifiée et le jugement suspendu.
L’activité semble se dérouler d’elle-même, avec aisance et engagement total.
Nous cessons momentanément de nous observer nous-mêmes pour nous consacrer entièrement à ce que nous sommes en train de faire.
Cet état ne relève ni du divertissement ni de l’amusement.
Il ressemble davantage à une forme d’immersion ou de présence totale. Et il procure une sensation d’alignement incomparable.
Alors comment atteindre cet état ?
Lâcher prise ?
D’un point de vue extérieur, cet état peut sembler être le résultat du lâcher prise ( une autre injonction sympathique)
Mais, et c’est essentiel, ce flow n’est pas un état de relaxation permettant un « jaillissement ».
Le flow surgit quand les compétences de la personne sont pleinement mobilisées pour relever un défi exigeant.
Mihaly Csikszentmihalyi
Il faut donc que le niveau de difficulté soit parfaitement en adéquation avec les compétences. !
Trop facile => on s’ennuie.
La difficulté doit être suffisante pour nous mobiliser.
Trop difficile => on se bloque.
La difficulté ne doit pas être trop intense pour nous décourager
Pile poil dans le flow
on est à la fois totalement absorbé dans et totalement mobilisé par l’action.
C’est le juste équilibre entre enjeu et compétence qui ouvre donc la porte à cet état de grâce.
L’artiste qui parvient à cette forme d’immersion maîtrise suffisamment son activité pour qu’elle puisse l’absorber.
Et lorsqu’un dessinateur est débutant et qu’il ne dispose d’aucun outil, geste ou méthode pour transformer son observation en traces sur le papier, il lui est impossible d’atteindre cet état d’immersion.
Sauf si bien sûr il baisse nettement les enjeux et le niveau de difficulté et donc son exigence.
Pour baisser les enjeux, il faut commencer par accepter que le dessin peut être une partie à jouer pour elle-même au-delà de la récompense du résultat.
Le dessin est un jeu.
Un jeu sérieux mais un jeu tout de même.
Les enjeux du jeu
Mais si le dessin est un jeu, rappelons nous qu’un jeu n’est amusant et intéressant que parce qu’il comporte des règles ( et aussi parce que, avouons-le, on a très envie de gagner ! )
Imaginez une partie d’échecs où chacun déplace les pièces comme il le sent. Où un match de football où personne ne respecte les lignes de terrain.
Au bout de cinq minutes, c’est le chaos puis… l’ennui.
Car il n’y a plus d’enjeu.
Et rebelote.
Le dessin fonctionne un peu de la même manière.
Construction, valeurs, gestes, contrastes, cadre, couleurs, matière, outils, esthétiques, sont autant de règles qui permettent de jouer de chouettes parties de dessin.
Plus on ajoute de paramètres, plus on complique les règles et on augmente le niveau de difficulté.
Plus la difficulté augmente, plus on a besoin de mobiliser des compétences dans l’effort. Si on n’a pas de compétences cela résulte en un profond inconfort.
L’opposé même du plaisir.
Plaisir et règles du jeu
Imaginez.
Vous débutez, vous galérez, vos proportions sont fausses.
Vous ne comprenez pas pourquoi votre dessin ne ressemble pas à ce que vous avez sous les yeux alors que vous regardez votre sujet à vous en faire exploser les orbites.
Et là, votre prof vous dit :
Fais-toi plaisir.
C’est un peu comme un maître-nageur qui vous jetterait au milieu de l’océan en disant : « Allez hop. Débrouille-toi. Et surtout n’oublie pas de bien t’amuser»
On prend en général assez peu de plaisir à se noyer.
Et on préfère apprendre à nager en commençant par les premiers gestes, les premiers principes de flottaison et de mouvement dans un espace sécurisé avec une difficulté limitée.
Lorsque les méthodes d’enseignement et d’apprentissage sont floues, l’appel au plaisir et au lâcher-prise sont des refuges commodes.
Ils dispensent le professeur d’expliquer les règles du jeu et de les apporter dans un ordre de difficulté croissant.
Faites-moi plaisir
Alors faites-moi plaisir, vous qui avez lu cette lettre jusqu’au bout :
Ne succombez pas aux injonctions du plaisir et du lâcher-prise. Ne paniquez pas si vous ne flottez pas dans une euphorie créative permanente.
Tant que le dessin est important pour vous et a un impact positif dans vos vies, dessinez
Quelle que soit la manière dont il est important.
Ne reculez pas face à la difficulté mais apprenez à gérer les frustrations qui en découlent. Vous découvrirez peu à peu l’immense satisfaction que permet cette confrontation.
Accordez-vous des moments d’amusement, nous en avons tous besoin. Dans ce cas, baissez les enjeux et le niveau de difficulté en modulant les règles du jeu.
Et enfin, ( ou peut-être, pour commencer) demandez à vos professeurs des explications claires sur les règles du jeu !
C’est ce que nous nous efforçons d’ailleurs de faire dans nos parcours d’apprentissage où les notions du dessin et de la couleur vous sont expliquées pas à pas et imbriquées progressivement les unes aux autres 
On ne vous dira pas de vous faire plaisir, ni de vous lâcher : On va juste vous aider à bosser ! 
Et vous verrez que votre satisfaction ne fera qu’augmenter !



