Cet article est issu de la 91ᵉ édition de LA BOBINE, la newsletter d’Un Autre Atelier, qui vous accompagne un vendredi sur deux dans votre pratique du dessin.
Au programme aujourd’hui : ma découverte de la peinture de Giovanni Segantini, une analyse technique et esthétique de son travail entre hachure directionnelle et fragmentation de la couleur. Et une petite réflexion sur l’amour et la peinture.
Rien que ça… ☺️
Je tiens et me tiens à une visite d’expo par semaine
+ que cela et mon emploi du temps déborde et craque.
– que cela et je suis en manque.
J’ai donc du mal à voir toutes les expos parisiennes.
(Il faut dire que nous sommes chanceux ici, nous avons le choix)
Et pendant longtemps, j’étais frustrée et culpabilisais de rater certaines expositions. Alors depuis septembre j’ai décidé de regarder le problème autrement et j’ai mis en place un nouveau système pour organiser mon programme de visites :
=> Je vais systématiquement visiter des expos avec un.e ami.e et j’en profite pour cultiver mes amitiés et passer de bons moments avec mes proches. C’est chouette de partager ☺️
=> Et je le.a laisse choisir l’expo en question !
De toutes façons je n’ai pas le temps de tout voir et je suis heureuse que mes proches aillent voir une expo qui leur plait.
Et puis surtout, ça me permet d’aller voir des expos que je n’aurais pas forcément choisies.
Et je fais de sacrées découvertes !
(j’adore ce nouveau système)
La semaine dernière je suis donc allée voir :
Giovanni Segantini au Musée Marmottan
Cette expo n’aurait clairement pas fait partie de mon top 4 mensuel si j’avais choisi moi-même :
Des moutons et du pointillisme… 🤔
A priori c’était pas trop ma came.
Et bien c’était sublime !
Une des plus belles rencontres picturales que j’ai faites depuis longtemps !
( merci à mon amie Marion d’avoir choisi cette expo ❤️)
Avant que je vous parle de cette peinture, je vous donne un peu de contexte, vous la savourerez d’autant plus, je pense.
Giovanni sans famille 🥲
Giovanni Segantini a eu une enfance sans foyer ni patrie.
Orphelin, il est rejeté par la soeur qui devait l’élever et perd sa nationalité autrichienne, restant apatride toute sa vie.
Il grandit en partie en maison de correction, n’a jamais vraiment été scolarisé et restera longtemps analphabète.
C’est un ancien aumônier de prison qui découvre son intérêt pour le dessin. Il lui fait découvrir Fra Angelico, lui permet de dessiner et modeler puis de devenir assistant du peintre Luigi Tettamanzi. Giovanni se forme ensuite à l’Académie des Beaux-Arts de Brera et assimile rapidement la technique des anciens, puis celle des artistes contemporains.
Son premier tableau à succès est réalisé en 1879 : Le chœur de l’église Sant’Antonio Abato à Milan. L’oeuvre est remarquée par le galeriste et peintre Vittore Grubicy de Dragon qui continuera à le soutenir , lui donnant plus tard une rente en échange de sa production (vraiment sympa Gruby 🥰 )
« Je n’étais certainement pas concerné par la création d’une œuvre d’art, mais simplement par la peinture. Un flux de lumière pénétrait par une fenêtre ouverte, illuminant les sièges en bois sculpté du chœur. J’ai peint cette partie en essayant très fort de capter la lumière, et j’ai tout de suite compris que lorsqu’on mélangeait les couleurs sur la palette, on n’obtenait ni lumière ni air. J’ai donc trouvé le moyen d’agencer les couleurs réelles et pures, en plaçant sur la toile, non mélangées, les unes à côté des autres, les couleurs que j’aurais autrement mélangées sur la palette, puis en laissant la rétine les capter en regardant la peinture pour fusionner leur distance naturelle. »
Giovanni Segantini.
De la peinture au dessin
Les premières peintures de l’exposition sont habiles même si un peu chargées et démonstratives à mon goût.
Segantini est un très bon dessinateur et manie le pinceau avec une belle incisivité.
On sent qu’il fouine et s’intéresse à toutes les techniques (dessin, pâte, lumière, geste, couleurs) et à tous les sujets ( portrait, paysage, scène).
Mais ce n’est pas encore très canalisé tout ça..
Peu à peu on voit son intérêt se porter de manière assumée vers les scènes paysannes et le contre jour mystique de Jean-François Millet qui l’a beaucoup influencé.
Il représente la vie humble des paysans, le rapport de l’homme à la nature et au labeur. Avec une grande attention portée au paysage et cette lumière « divine » qui installe la spiritualité au coeur du quotidien.


Mais ce sont ses dessins qui font déjà la différence.
Efficaces, lisibles, dramatiques tout en étant très ancrés dans le quotidien.
1. Structurer par masses
Comme Millet, Segantini construit par le contre-jour.
Les dessins sont tenus, dans leur ensemble, grâce à une division en blocs de valeurs.
Souvent en deux blocs comme dans le dessin ci-dessus 👆
- Masse claire dans le ciel
- masse sombre sur la terre
Une division diablement efficace qu’on peut également retrouver chez ses contemporains Seurat ou Daumier.
Parfois une organisation en trois blocs de valeurs comme dans le dessin ci-dessous 👇
- Clair pour le ciel et la neige
- moyen pour la montagne et le village
- sombre pour le groupe personnage + traineau
☝️Petit rappel pour tous au passage que le travail du dessinateur est de trier les nuances pour organiser et traduire un monde lisible plutôt que de chercher à tout raconter. On ne vous le dira jamais assez : A tout vouloir dire, on ne dit plus rien !
2. Orienter les plans
Chaque masse est ensuite divisée en « pans » dont il cherche l’orientation et l’énergie.
- Fouillis vertical pour les herbes hautes,
- longues horizontales souples et juxtaposées pour la plaine,
- segments durs et croisés pour le chaume,
Et, très surprenant (je ne me souviens pas avoir jamais vu cette manière de procéder) mais pour autant parfaitement évident : il « colore » ses plans aux crayons de couleur en les superposant au crayon graphite.
- jaune dans le ciel
- rouge dans les nuages
- vert dans les herbes
- bleu violacé dans la robe
☝️autre rappel pour tous : la maquette est indispensable pour préparer un projet ambitieux. Comme le plan d’un roman, elle met en place la structure d’ensemble tant dans la composition que dans la répartition des valeurs.
3. fragmenter la couleur
Mais il ne se contente pas de poser 1 couleur sur chaque bloc, il fragmente la couleur en plusieurs tons :
L’herbe est ainsi composée principalement de vert mais aussi de bleu et de rouge créant une sensation « vert brunâtre » tout en conservant la valeur posée par le gris initial.
Malin.
Et cette manière de voir :
- en grands blocs de valeurs,
- en plans orientés
- et en couleur fragmentée,
se poursuit et s’affirme dans les salles suivantes.
faire tourner et vibrer la lumière
En 1881, Giovanni Segantini et sa compagne Bice s’installent dans la Brianza, une région rurale et lacustre où la lumière glisse sur les eaux, les pâturages et les reliefs alpins au loin.
Cette nature, entre humidité des lacs et sécheresse des alpages, l’incite à peindre en plein air.
Les tonalités sombres et la paysannerie de Millet continuent de résonner, mais l’artiste pousse et affirme sa vision :
- La composition est fortement géométrisée et symétrisée. (arcs, bande de terre à l’horizon, symétrie des personnages et des reflets). Rien ne vient perturber cette structure.
- La structure est renforcée par les valeurs et leur traitement en 2 blocs clairs et sombres.
- Les touches de pinceau suivent l’orientation des plans. Regardez comme elles tournent autour du soleil !
- La couleur est fragmentée par petites touches juxtaposées mais aussi recomposée grâce à des glacis successifs. un jus de jaune + un jus de rouge + un jus de bleu etc.
Sur ce détail de l’Ave Maria, on perçoit également l’arrivée d’une nouvelle manière de peindre pour Segantini : le registre.
registres graphiques et picturaux
Segantini cherche à traduire l’énergie de chaque élément et adopte donc une écriture différente pour chaque morceau de son sujet.
- le visage délicat de la vierge est modelé en glacis
- le soleil éblouissant est tourné par petits gestes fins
- les moutons sont traités par rehauts courbes, incisifs et épais, laissant apparaître les premiers jus bruts et glissants.
Tout n’est pas représenté avec la même intensité ni la même énergie. Chaque élément a son propre langage.
Plusieurs langages cohabitent.
L’artiste canalise ses impressions et organise et hiérarchise ainsi son sujet. Il ménage des zones de calmes, module la précision selon les plans et les zones d’intérêt.
Du dessin à la couleur
Peu à peu, de scène pastorale en scène pastorale, Segantini affirme ce traitement par registres, jouant avec le caractère des éléments.
Bois, herbes, figures proches ou lointaines, montagnes.
Aplats épais, tâches, jus grattés, gestes tressés.
Il s’installe par la suite dans les Grisons, une région de haute montagne faite de lumière nette et froide, d’alpages balayés par le vent, de roches nues et de vastes ciels silencieux.
des valeurs à la couleur
C’est fou ce qu’une région peut changer un peintre.
Progressivement le clair-obscur de Millet s’efface.
Regardez ci-dessous :
On sent bien, toujours une géométrie par plan
- 1er plan herbeux vert profond
- 2ème plan vert jaune
- 3ème plan de montagnes et vallées
- 4ème plan du ciel
Amusez-vous à retracer du doigt la découpe des plans pour retrouver la structure géométrique du paysage.
La structure géométrique des tableaux ne disparaît pas mais elle n’est plus portée désormais par un contraste de valeurs clair-sombre.
Elle tient dorénavant uniquement grâce aux nuances de couleurs et aux variations de gestes et de registres.
De près...🔍
De près, la peinture ressemble à un enchevêtrement de traces : On y reconnait bien furtivement des buissons dans ces touches courtes verticales et hirsutes, et des étendues herbeuses aux touches souples et horizontales.
Mais on est perdu dans une abstraction.
La hachure est devenue tressage, tissage.
Chaque touche ressemble au fil d’une tapisserie.
Et il est intéressant de noter que les Segantini étaient tisserands de soie pendant de nombreuses générations.
Giovanni ici nous perd dans la matière picturale.
Il nous noie dans la couleur avec une étonnante modernité.
J’ai pensé à cette célèbre phrase de Denis Diderot sur la peinture de Chardin au salon de 1763 – phrase qui inaugure l’art moderne et la double essence de la peinture, à la fois « fenêtre sur l’histoire » mais aussi » surface ».
« On n’entend rien à cette magie.
Ce sont des couches épaisses de couleur appliquées les unes sur les autres et dont l’effet transpire de dessous en dessus. D’autres fois, on dirait que c’est une vapeur qu’on a soufflée sur la toile ; ailleurs, une écume légère qu’on y a jetée. Rubens, Berghem, Greuze, Loutherbourg vous expliqueraient ce faire bien mieux que moi ; tous en feront sentir l’effet à vos yeux.
Approchez-vous, tout se brouille, s’aplatit et disparaît ; éloignez-vous, tout se recrée et se reproduit. »
De loin... 🏞️
Car de loin oui, toute la scène se recrée et se reconstitue.
On sent l’air sec, on est éblouis de cette lumière qui dissout les contours et fait scintiller les plans plutôt qu’elle ne les modèle, les variations de verdure plus ou moins asséchées et balayées par ls vents, les gravas de pierres sèches et coupantes, la laine douce des moutons.
A ce point là de l’exposition, mon amie et moi sommes totalement exaltées.
Et j’entends, à côté de moi, une visiteuse dire que cette peinture lui tombe des mains.
Horrifiée, je ne peux m’empêcher de la questionner.
« rooo vous savez moi les moutons et les bergers… c’est très éloigné de moi » répond-elle.
Et je repense au fait que c’est franchement très éloigné de moi aussi.
Pastoral et pointilliste ?
Car en général, comme je vous l’ai dit, je n’aime pas trop les scènes pastorales.
Et si j’apprécie le pointillisme pour son apport « technologique », je n’y suis que peu sensible.
Le pointillisme traite tout de la même manière et se désinteresse du sujet pour se concentrer sur la lumière.
C’est pour moi, une manière un peu trop détachée et scientifique de traduire la couleur.
Mais j’ai profondément aimé cette peinture.
Je suis ressortie de cette exposition transportée, avec une envie furieuse de contempler et de peindre.
Car Segantini n’est ni simplement pastoral ni simplement pointilliste.
re-Faire famille 🤰
En parcourant rapidement ses compositions, on peut n’y voir que de simples scènes de bergers, qui furent à la mode dès le 18ème et après l’école de barbizon.
Mais en y regardant de plus près, on sent dans ses peintures une très grande tendresse pour le monde animal et de vrais liens entre les animaux (humain compris)
Et sûrement est-ce ma nature trop sentimentale et mon besoin compulsif de trouver sens à tout et de boucler les boucles, qui me font voir ici que ce peintre sans foyer ni clan, aimait à peindre des troupeaux.
Ainsi ce ne sont pas tant les moutons que j’ai aimé.
Mais de voir Segantini tant aimer ses moutons, et refaire famille.
re-Faire patrie 🏡
De même, l’attention portée aux couleurs et matières du paysage, la retranscription de la lumière de cette région dépasse très largement la simple recherche scientifique de fragmentation de la couleur.
Segantini aime ses montagnes.
Lui qui n’a pas de patrie, s’y sent chez lui.
Et on rapporte d’ailleurs que la dernière phrase qu’il aurait prononcée sur son lit de mort, était :
« Je veux revoir mes montagnes. »
L’exposition est ponctuée de petites citations dorées à la feuille et placées haut sur les murs. Si haut qu’il est aisé de les manquer.
Et alors que mon acolyte et moi-même nous faisions la remarque que cette peinture était, décidément, pleine de tendresse, je levais la tête et apercevais celle-ci :
« Le plaisir de la vue réside dans le fait de savoir aimer ;
Au fond de chaque bonne action, il y a l’amour. »
Regarder et peindre avec amour 🥰
Je ne sais pas si Giovanni parle ici de son plaisir de la vue à lui.
Son bonheur de regarder ses montagnes et sa famille de moutons.
Je ne sais pas non plus si dans « bonne action » il parle du bon coup de pinceau, animé par l’ amour de son sujet.
Mais j’ai pris cette phrase au premier degré.
Le plaisir de la vue, en tant que peintre, est lié au fait d’aimer son sujet.
La bonne manière de le peindre est liée au fait d’aimer son sujet.
Le plaisir de la vue de celui qui regarde la peinture est lié au fait que le peintre aime son sujet.
Maintenant ce qu’on aime et comment on aime.. c’est un autre sujet 😉
On peut aimer mal, aimer et détester, aimer et craindre, aimer la violence, aimer avec violence.
Je ne me risquerai pas à tenter d’expliquer l’amour.
Mais je vous invite à y réfléchir, comme j’y réfléchis pour moi.
- Aimez vous vos sujets ?
- En quoi sont ils aimables ?
- Comment les aimez-vous ?
La technique au service de l'amour
Dans les cours d’ Un Autre Atelier, nous expliquons les techniques pas à pas et proposons des sujets adéquats pour les travailler.
Si vous suivez nos parcours, en nous faisant confiance, vous progressez sur le plan théorique et technique mais vous « choisissez peu » . Ni vos techniques ni vos sujets.
Disons que vous choisissez de nous faire confiance.
Mais comme Segantini a suivi Millet, il est primordial que vous mettiez peu à peu ces outils au service de votre sensibilité et qu’à court, moyen ou long terme vous choisissiez vos sujets et vos techniques.
Une technique, ce n’est qu’une solution parmi d’autres pour traduire ce qu’on voit.
La hachure ?
=> fait mouvoir les plans et traduit leur dynamisme et leur volume.
Le motif ?
=> transmet le caractère et l’énergie des éléments.
La construction par blocs de valeurs ?
=> apporte de la lisibilité à la narration.
Le clair -obscur ?
=> traduit une ambiance dramatique et mystique
La palette brune de Millet ?
=> exprime la dure réalité de la terre et du labeur paysan
La fragmentation de la couleur ?
=> fait vibrer la lumière et d’y noyer le sujet.
Il ne s’agit pas de maîtriser toutes les techniques.
il s’agit de trouver et creuser les techniques qui expriment ce qu’on aime regarder.
Il ne s’agit pas non plus de maîtriser tous les sujets.
Mais de trouver et creuser ceux qui résonnent avec nous.
Et lorsqu’on n’a pas encore suffisamment éduqué son oeil pour comprendre ce qu’on aime regarder ?
Alors la technique, dans un aller retour incessant entre faire, être et percevoir, permet justement d’en prendre conscience.
Si vous voulez aller à la rencontre de votre propre regard et que vous voulez choisir vous aussi de nous faire confiance, rejoignez nous sur Un Autre Atelier 😉
Dans les pas de Giovanni Segantini
Si ce petit texte vous a donné envie de découvrir sa peinture, rendez vous au musée Marmottan avant le 16 août !
Et si vous voulez mieux comprendre la technique de Segantini, voici également les épisodes de nos formations et contenus de la communauté dans lesquelles nous l’abordons, par différents biais.
Composer en 2 masses claire et sombre
=> Faire peser l’ombre – Bonus créatif avec Seurat
Animer les masses par geste orienté
=> Donner vie aux masses – ép. 22 du Fil d’Ariane
Hachures et registres
=> Épisodes 4 à 10 des Excursions graphiques
Structure géométrique du paysage
=> Structure, contraste et mouvement des dessins de Corot – ép. 13 des Excursions Graphiques
=> Workshop « paysage sensible » de la structure au chaos
Le réalisme de Jean- François Millet
=> Paysage et personnage – ép. 6 des excursions graphiques
=> palettes réaliste, néo-classique et romantique – ép 21 de la formation Couleur
Superposer, Fragmenter et Tresser la couleur
=> épisodes 14, 15 et 16 de la formation couleur.
NB : revisitez ces contenus si vous les avez déjà débloqués, sinon patience.. vous les découvrirez bientôt, au fur et à mesure de votre avancée dans les parcours.
A très bientôt dans une prochaine bobine ☺️



