Regard perdu et lumière retrouvée à la grotte Chauvet

regard perdu grotte chauvet

Au programme cette semaine : une visite de la grotte Chauvet ,  une réflexion esthétique de Baptiste Morizot sur l’art pariétal et notre manière d’être au monde, de le regarder et de le traduire.

Avez-vous déjà visité la grotte Chauvet 2 ?

J’ai eu l’immense chance de la découvrir pour la première fois la semaine dernière.
Et avant que je vous partage ma visite, mes émerveillements et réflexions de la semaine, laissez-moi vous parler de la grotte Chauvet 1 et du paysage qui l’accueille.

Un trésor et sa réplique

Les Gorges de l’Ardèche sont un canyon long de 32km façonné sur un processus lent de millions d’années combinant érosion de l’eau et dissolution de la roche.

Au fil du temps, la rivière s’enfonce dans le plateau, les vallées deviennent de plus en plus profondes et étroites, les méandres s’encaissent.
L’eau s’ infiltre dans le calcaire poreux et élargit les fissures.

Les fissures deviennent des galeries, les galeries creusent des rivières souterraines, agrandissent encore les cavités qui, une fois stables, forment des centaines de grottes accessibles.

Le pont d'Arc en Ardèche : visiter le pont de Vallon Pont d'Arc
Vallon pont d’Arc

Au célèbre Pont d’Arc, l’eau a creusé la roche jusqu’à en percer la paroi et sculpter une géante arche naturelle.

Parois calcaires vertigineuses couvertes de garrigue.
Rivière qui serpente et miroite au fond.
Arche naturelle majestueuse.
Voilà le paysage qui accueille la grotte Chauvet.

Vallon Pont d'Arc: Explorez la beauté naturelle en canoë-kayak

C’est à quelques centaines de mètres de là, qu’ en 1994, trois spéléologues découvrent une grotte ornée qui recèle les plus anciens témoignages de l’art de l’humanité.

La grotte Chauvet 1

Doublement plus anciennes que les peintures pariétales de Lascaux, 425 figures animales ornent la grotte Chauvet.

Grotte Chauvet 2 Ardèche, la réplique de la grotte Chauvet

Suite au fiasco de Lascaux, (40 ans après sa fermeture au public, la grotte ne s’est pas encore remise des perturbations engendrées) la grotte Chauvet est d’emblée décrétée bien trop fragile pour être ouverte au public.

Mais sa valeur archéologique est trop précieuse pour la garder cachée et donne naissance à un projet artistique et scientifique d’une ampleur exceptionnelle : sa réplique : la grotte Chauvet 2

l’écriture architecturale de la réplique réinterprète le relevé 3d de la caverne et sa triangu- lation.
Création de l’agence d’architecture Fabre et Speller (Clermont-Ferrand/ Paris), le cabinet ardéchois 3A (Le Teil) et le paysagiste Franck Neau (Paris).


La grotte Chauvet 2

Le site choisi pour la construction de la réplique est à la hauteur de la grotte : 12 hectares recouverts de chênes verts, sur les hauteurs de Vallon-Pont-d’Arc.
Il offre à son extrémité sud des vues sur la vallée et les contreforts de l’Ardèche au même titre que la cavité d’origine.

« À l’intérieur, nous sommes dans une reconstitution au millimètre près, le relevé de la grotte tient dans 16 milliards de points… Le scanner enregistrait dans 268 positions afin de ne rien manquer. Comme il était inutile que les 8 500 mde la cavité soient entièrement reproduits, un comité scientifique dirigé par Jean Clottes a choisi, avec précision, quelles parties devaient être reproduites. Au final, ce sont 3 000 m2 et 8 180 m2 de décor qui ont été reconstitués, d’où son nom, « l’anamorphose » expliquent les architectes.

Le parcours- visiteur est ponctué de 10 stations d’observation qui permettent d’admirer les dessins et gravures les plus remarquables.

Ardèche. La grotte Chauvet 2 pourra se visiter à la torche comme à l'époque  de Cro-Magnon


Les sens du visiteur sont fortement stimulés : fraîcheur et humidité du monde souterrain, jeu de lumière ou plutôt d’ombres simulant l’éclairage mouvant des torches et des foyers, silence, sensations olfactives.
On est en groupe tout en s’y sentant parfaitement seul.
Tout a été étudié pour faire oublier au visiteur qu’il évolue dans une copie.

« Nous avons eu la chance de découvrir la vraie grotte. Cette cavité est un joyau artistique, scientifique et géologique. Nous avons essayé de nous souvenir de ce que nous avions ressenti et de le faire partager » disent les architectes.

Pour en savoir + sur la réplique c’est ici

Grotte Chauvet 2 - Site de la caverne du Pont-d'Arc dite grotte Chauvet -  Ardèche Guide

Notre guide est remarquable.
On sent qu’il connait par coeur son explication et qu’il l’a donnée de très nombreuses fois, mais il y met toujours autant de coeur, d’enthousiasme et d’envie de transmettre.
Il captive les petits et les grands.

Regarder Chauvet aujourd’hui

Ce qui me frappe dans cette visite (de réplique) c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’ un document archéologique, les peintures pariétales agissent encore aujourd’hui et engendrent une émotion esthétique universelle et intemporelle.

J’en retiens plusieurs leçons que je suis heureuse de partager avec vous aujourd’hui.

1- Une maîtrise artistique inattendue

Ces œuvres de plus de 36 000 ans présentent une composition réfléchie, une maîtrise technique avancée et une symbolique complexe.

Elles bouleversent l’histoire de l’art qui pensait jusqu’alors que l’art pariétal aurait évolué lentement vers la « sophistication », comme si l’humanité apprenait lentement à bien dessiner, partant de dessins grossiers et disproportionnés pour aboutir à un dessin plus élégant et détaillé.
Que nenni.
Toujours cette prétention de penser que nous « progressons » en tant que civilisation.

La grotte Chauvet aux Oscars ? - ICI

Les peintures de Chauvet sont plus vieilles de 18000 ans que celles de Lascaux et tout aussi abouties, élégantes, proportionnées.
On y trouve d’ailleurs des dessins « simplifiés » qui recouvrent des dessins « détaillés », preuve qu’avec le temps, les artistes n’ont pas appris à être plus « précis ». 

Si un art aussi abouti existe si tôt, alors l’idée d’une progression technique linéaire ne tient plus, alors l’abouti n’est pas un paroxysme technique.

Cela oblige à repenser complètement la notion de progrès en art et la manière dont les capacités humaines sont apparues et ont été cultivées.

Les chercheurs pensent donc plutôt aujourd’hui qu’ Homo sapiens possédait dès le départ de son espèce, des capacités d’observation très fines, une intelligence symbolique développée et une sensibilité esthétique aigüe.
Ils sont exactement comme nous, physiquement et cognitivement.

Il existait simplement différentes traditions visuelles et différentes intentions ( narratives, religieuses, culturelles).

Chauvet et Lascaux ne sont donc pas un “avant” et un “après” mais plutôt : deux expressions différentes de sociétés différentes.

L’art ne « progresse » pas, il évolue de manière non linéaire et les artistes de Chauvet pensent et dessinent déjà comme les artistes d’aujourd’hui.

2 – Un part-pris dans la représentation

On ne sait ce qui a motivé ces peintures pariétales.

Récit glorieux de chasses passées ou conseils en images pour futures chasses ? ça ne tient pas, car la grotte représente majoritairement des animaux dangereux (lions des cavernes, ours, rhinocéros laineux, mammouths) qui n’étaient pas chassés à l’époque.

Visions de paréïdolie ? Peut-être la grotte était-elle un lieu où se laisser aller à la vision, aidé ou pas de psychotropes, et les artistes se frottaient à ce jeu de l’esprit de retrouver des formes familières dans les creux et les bosses des parois.

Divertissement ? une autre hypothèse possible car les humains de l’époque n’étaient actifs que quelques heures par jour et disposaient de nombreuses heures de loisir. Peut-être recréaient-ils sur les parois des expériences cinématographiques excitantes ou effrayantes pour occuper leurs soirées ?

Pratique spirituelle ? probable également, qu’en s’aventurant dans les profondeurs de la terre, dans ces lieux dangereux peuplés d’Ours et lions des cavernes, loins de leur campement, les humains partaient à la rencontre de leur âme ou de l’au-delà et convoquaient les esprits d’animaux puissants pour s’approprier leur force et leur vitalité. Rites de passage, moments communautaires, transmissions symboliques, de multiples hypothèses cohabitent.

Plaisir esthétique ? Si ces hommes sont comme nous, alors ils recherchaient eux aussi la beauté, l’intensité, le plaisir visuel et manuel. Ils percevaient et ressentaient intensément le monde et avaient besoin de le traduire, de lui donner forme, d’en laisser une trace. Qu’est ce qui nous motive nous, à dessiner ?

Rien n’est sûr sauf ceci : le fait que les animaux représentés ne soient pas des animaux chassés et qu’ils aient été peints sur les parois est un choix esthétique et symbolique fort.
Un véritable choix artistique.

Grotte Chauvet 2 en Ardèche : histoire et informations pratiques

3 – Une intelligence du support

Les artistes de Chauvet utilisent le relief naturel et adaptent leurs formes à la roche ou aux ombres portées sur les parois dont ils exploitent aussi les courbes pour suggérer le mouvement ou le dos d’une figure.

L’artiste ne dessine pas « sur” la paroi, il dessine avec elle.

La Grotte Chauvet-Pont d'Arc

4 – Un regard guidé et un mouvement suggéré

On y observe des têtes alignées et superposées, une légère variation dans les contours et les valeurs multiplie les individus, créant une composition à la fois très lisible et frontale mais aussi une profondeur, un chevauchement lié à la perspective.
Les décalages donnent une impression de troupeau ou encore de défilement un peu comme une séquence cinématographique.

On a le sentiment d’un mouvement continu, on sent le sol trembler sous les sabots, comme si les bestiaux traversaient la paroi.

Avec une simple torche pour s’éclairer, et la peur au ventre de croiser un ours de 3m50 de haut, le spectacle devait être saisissant IRL . Un vraie expérience immersive !

30 ans après sa découverte, la grotte Chauvet continue de fasciner le monde  entier – Entrevue

5 – Un caractère animal capté et traduit avec attention

Lignes longues, souples, continues et épurées.
Les animaux sont traduits par fragments ou stylisés par leur silhouette selon des codes récurrents et assumés :
La silhouette du mammouth se fait en 4 gestes : trompe, tête, bosse et dos.
Cette « technique » fait penser à la peinture chinoise qui codifie les gestes pour chaque espèce représentée.

L’absence de détail renforce la lisibilité du geste.
Et dans ces dessins minimalistes, chaque ligne est chargée d’attention, habitée, tracée avec aplomb.

L’animal est comme une énergie en mouvement, un caractère puissamment synthétisé et exprimé.

La grotte Chauvet, la plus grande reproduction au monde, désormais ouverte  - Rue89 Lyon

6 – Un espace éprouvé et mis en scène

Les dessins se chevauchent, occupent différentes zones de la paroi.
On sait que plusieurs générations les ont constitués.
On sait que la grotte a été tour à tour visitée par les hommes puis habitée par les ours, puis visitée à nouveau.

Le parcours du visiteur alterne entre densité graphique, troupeau, vide, roche, pénombre, fragment éclairé, apparition d’élément isolé.

Ces superpositions, ces points de tensions et ces respirations visuelles créent comme une stratification du temps.

On ne regarde pas un résultat figé depuis un point de vue figé.

On traverse une expérience visuelle organisée et collective.

Découverte de la grotte Chauvet 1994 : évènement historique
Points paumes ou poings- paumes – les traces de mains des artistes

7 – Esthétique de la rencontre

Dans la grotte Chauvet, les animaux ne sont pas simplement descriptifs.
Ils sont vivants, puissants, dominants.


Et les choix formels qui les font naître sur la roche leur donne également « vie » au premier degré, en recréant une véritable sensation de présence physique et de mouvement.

On ne contemple pas des animaux mais la perception que ces artistes avaient des animaux.
Une perception partagée… la définition même de l’art non ?

Un regard perdu ?

A la fin de la visite, le guide (le super guide) nous dit  » Si vous vous attendiez à sortir d’ici avec des réponses vous serez déçus. On ne sait rien avec certitude. Moi, j’espère que vous sortirez avec des questions « 

Je me précipite donc avec mes questions vers la librairie.
Et entre les peluches d’Ours de cavernes made in china et les sets de table du pont d’Arc se trouvent quelques livres.

J’achète à la couverture et au titre :


A la base cette newsletter ne devait parler que de cet ouvrage absolument passionnant, très agréable à lire et fulgurant de bon sens.

L’art : expérience du regard

Depuis plus d’un siècle, nous sommes très occupés à nous demander pourquoi.
Pourquoi cet art pariétal ? 
Nous imaginons des rites, des religions pour ces premiers humains, nous essayons de comprendre l’état d’esprit de ces artistes pariétaux.

Nous cherchons à déceler le fond, l’intention, la raison !

Mais l’art pariétal pré-historique reste un mystère. 
« Les théories se succèdent, toutes intéressantes, jamais pleinement satisfaisantes ».
Nous manquons de preuves, nous attendons, frustrés, de nouvelles découvertes.

Baptiste Morizot nous rappelle que la réponse est tout bonnement devant nos yeux : dans la forme.

Car, comme dirait Victor Hugo :

« La forme, c’est le fond qui remonte à la surface »

Et Baptiste Morizot qui n’est (à ma connaissance) ni artiste, ni critique d’art, ni historien d’art mais philosophe et éthologue de terrain (qui étudie le comportement des animaux aussi bien domestiques que sauvages dans leur milieu naturel ou en captivité) réalise dans ce livre le tour de force de proposer un nouvel angle d’étude, d’une simplicité et d’une pertinence époustouflante.

L’hypothèse qu’il développe part de sa propre expérience de pistage, pendant des semaines, de gros animaux dans les prairies du parc de yellowstone, puis de sa vision paréidolique de silhouettes animales sur un mur de pierre.

Le chasseur-cueilleur, dans les steppes glacières, cohabite avec les grands animaux. Il est toujours aux aguets : soit qu’il les traque, soit qu’il s’en protège, soit qu’il convoite les mêmes proies que lui.

Son regard est un regard de vigilance, d’attention accrue, et avec ce regard il a développé la compétence de reconnaître rapidement, d’identifier instantanément quel animal se trouve à 200 mètres devant lui.

PHOTOS] Rencontres surprenantes au Parc national de Grand Teton, au Wyoming  | JDM


Silhouette et courbure de dos dépassant brièvement des hautes herbes : un mammouth qu’on ne veut pas déranger
Éclair souple et sinueux entre les bosquets : un lion des cavernes qu’il vaut mieux éviter.
Magmas de pattes et de cornes : troupeau de rhinoceros dont il faut rapidement s’éloigner.

Le chasseur-cueilleur perçoit par silhouette, par fragment, et par mouvement .
Jamais par le détail figé.

Son attention est entièrement fixée sur l’animal vivant.

C’est donc ainsi qu’il le peint.

La grotte Chauvet ou quand les lions n'avaient pas de crinière | RTS

Le regard de l’homme Chauvet : un regard « JIZZ » 

Jizz, explique Morizot, est un terme utilisé par les ornithologues pour parler de la capacité à « prélever l’identité d’un oiseau de manière fulgurante, avant même que la conscience n’ait eu le temps d’analyser ses propriétés » 

Le terme viendrait de GISS : General Identification of Size and Shape

Pour Baptiste Morizot, le Jizz d’un animal c’est son « style d’apparaître »,  » la courbe continue et éloquente qui dit son être au monde, comme cheval ou comme bison ».

C’est une forme donc mais aussi une appréhension globale de la forme, une reconnaissance fulgurante de la présence, du caractère et de l’identité à partir de quelques indices seulement.

(Je sais pas pour vous mais moi ça me rappelle l’épisode 9 du Fil d’Ariane

Regard, sensation, instant, compétence de l’oeil , le regard jizz serait « perdu » comme le pense Morizot car « les arts du regards, les manières de voir évoluent avec la manière d’être au monde ». 

Et si nous pouvons l’appréhender théoriquement nous ne pouvons pas véritablement l’éprouver sans l’exercer, sans avoir nous-même le mode de vie d’un chasseur cueilleur.
Quoique le dessinateur de carnet et de croquis rapide sur le motif développe sans doute lui aussi ce regard qui synthétise et caractérise rapidement le vivant.

La forme de ces peintures pariétales ( silhouettes synthétisées, mouvements, fragments ) serait tout simplement le fond (vigilance permanente, regard de reconnaissance, perceptions furtives, concentration sur l’animal et non sur son arrière-plan) qui remonte à la surface.

Ce serait donc la nature cognitive d’Homo sapiens mobilisée dans un certain mode de vie et dans une relation particulière à la nature qui pourrait expliquer le style de représentation animale des grottes ornées.

Les artistes de Chauvet ne dessinent pas ce qu’ils voient.
Mais comment ils regardent.
Et avant même l’acte de figurer, ils vivent intensément un regard.

video preview

Ce livre a été aussi pour moi un bon rappel qu’on peut comprendre l’art par le sensible et se passer d’explications sur l’intention, quand on se laisse la possibilité et le temps de faire confiance à ses perceptions.

J’espère que je vous aurais donné envie d’aller faire un tour en Ardèche ou bien, plus rapidement dans une librairie pour lire ce super bouquin.

Et si vous voulez partir à la rencontre de votre regard en lui donnant forme par le dessin, alors n’hésitez pas à rejoindre la communauté Un Autre Atelier. ​

Oui je sais c’est l’été et l’appel des terrasses….
Mais vous pouvez aussi dessiner en terrasse !
Dans les steppes ou dans une grotte aussi.
Tant que vous avez du wifi, on est la ! 

Pédagogie d'un autre atelier
Qui sommes nous ?

Nous sommes Charlotte et Laurent, deux amis artistes diplômés des Beaux-arts de Paris. Ensemble nous avons créé un autre atelier; une communauté d'apprentissage du dessin en ligne pour une pratique éclairée, productive et gratifiante !

rejoignez le clan !

Et recevez en cadeau de bienvenue 3 livrets PDF offerts sur la technique et l’apprentissage du dessin

Rejoignez les 5000 lecteurs  notre newsletter hebdomadaire 100% astuces et conseils dessin  

DÉCOUVREZ
un autre atelier

Notre communauté d’apprentissage du dessin en ligne en abonnement mensuel pour révolutionner sa pratique du dessin 

« Nous sommes ce que nous faisons de manière répétée. L’excellence n’est donc pas un acte mais une habitude »

Aristote

ce contenu vous intéresse ?