Avez-vous déjà eu cette impression étrange que votre dessin « clignote » ou que vos ombres ressemblent à des taches ? Rassurez-vous, ce mal étrange n’a rien à voir avec votre technique. Et avec une astuce simple, à laquelle si peu de dessinateurs pensent, vous pouvez en guérir facilement. Mais avant de la découvrir, un tout petit détour dans le no sheep’s land est nécessaire, histoire d’en saisir tout l’intérêt. Vous nous suivez ?
No sheep’s land : définition
Avant tout, pourquoi parle-t-on de no sheep’s land (ou « pays sans mouton », pour ceux qui ont appris l’anglais avec Tarzan) ? Ce terme désigne toutes les couleurs entre le noir et le blanc.
What’s the problem with no sheep’s land?
Lorsque vous observez le réel, votre cerveau polarise naturellement le regard entre ce qui est clair et ce qui est sombre. Pour symboliser cette (mauvaise) habitude, revenons à nos moutons. Imaginez que vous disposez de trois enclos pour les répartir : un pour les blancs, un pour les noirs, et un pour les autres.
Que se passera-t-il si un petit ovin gris pointe le bout de son museau ? Eh bien, vous aurez tendance à les installer avec les moutons noirs ou blancs :
- blancs s’il est gris clair
- noirs s’il est gris foncé
Morale de l’histoire :
- Votre enclos intermédiaire restera vide (le fameux no sheep’s land).
- La cohérence visuelle des deux autres enclos laissera franchement à désirer.
Les conséquences fâcheuses du no sheep’s land
Lorsque vous dessinez, voici comment se traduit ce « péché mignon » :
Pas si mignon que ça en fin de compte… La même valeur moyenne paraîtra claire à côté d’une valeur plus sombre.
Pour résumer, les valeurs moyennes sont très difficiles à gérer. Sans méthode, vous n’arriverez jamais à bien les trier.
Dessiner sur papier teinté : la valeur moyenne contre-attaque
Pour venir à bout de ce casse-tête chinois du dessinateur qu’est la valeur moyenne, voici l’astuce imparable : au lieu de chercher à la fabriquer, installez-vous dessus.
Mais comment tel prodige est-il possible ? Très simple : utilisez un papier teinté.
Ainsi :
- La valeur intermédiaire existe a priori.
- Vous laissez exister les gris intermédiaires au lieu d’avoir à les individualiser.
- Les vrais clairs et les vrais sombres ressortent bien, préservant ainsi la répartition des valeurs en trois familles distinctes.
Je sais que cela peut surprendre. Car lorsqu’on évoque le papier pour dessiner, on aborde plus souvent la structure que la teinture. Grave erreur ! Ce qui suit devrait vous en convaincre…
Visuellement, le papier joue ici un rôle de socle
Une base moyenne permet de révéler les deux extrêmes en simultané
Choisissez un papier d’un gris intermédiaire pour créer un trio équilibré
Si votre base est trop claire, la lumière se fond dedans.
À l’inverse, si elle est trop sombre, elle « bouffe » vos obscurités.
Autres avantages du choix d’un gris intermédiaire adapté
Retour au savoir-faire d’autrefois
Arrivé à ce stade, peut-être vous dites-vous : « Tout ça, c’est bien beau, mais j’ai peur que le résultat soit un peu étrange sur papier teinté. » Si vous avez l’impression d’entrer dans la catégorie des artistes illuminés en utilisant du papier teinté, mettez-vous bien dans la tête que c’est tout le contraire. En réalité, vous renouez avec une pratique ancestrale, chère aux grands maîtres du dessin.
Car le papier blanc lessivé est une invention récente. Autrefois, tous les papiers possédaient des teintes naturelles.
Admirez l’œuvre de Church ci-dessous. Prenez la mesure du rôle décisif de la teinte du support qui donne cette ambiance si particulière
Une libération sur le plan technique
Sur papier blanc, la lumière est une réserve à protéger. Sur papier teinté, au contraire, vous dessinez la lumière. Et ça, c’est tellement plus intuitif ! Voyez ce portrait juste en dessous, et observez comment l’artiste y a travaillé la lumière en éclaircissant le papier.
La plupart des peintres adorent dessiner sur papier teinté. Cela leur permet d’exprimer leur talent en peignant tout autant ce qui est clair que ce qui est sombre.
En peinture, on appelle ce fond l’imprimature. Ce terme désigne la base colorée présente sur la toile avant qu’on la peigne.
Une plus grande clarté dans les découpes
Par découpe, on entend les zones prises par les zones de lumière et d’obscurité. Voyez ici, avec ces deux portraits de Ter Borch, comment le papier teinté les clarifie tout en faisant circuler la lumière.
À vos papiers teintés !
Pour faire du papier teinté votre meilleur allié, voici quelques conseils, à appliquer sans réserve.
- Optez pour une valeur moyenne, ni trop claire ni trop sombre. Évitez aussi les couleurs trop vives.
- N’hésitez pas à recycler, en utilisant par exemple du papier kraft ou des sacs à pain pour vous entraîner.
Utilisez deux crayons (un pour l’obscurité, un pour la clarté). Ces outils doivent être de même nature et de qualité similaire.
Par-dessus tout, prenez bien conscience que le passage au papier teinté est un réel changement de paradigme. Désormais, vous ne luttez plus contre le blanc, mais vous vous installez sur un socle. Et à partir de ce socle, votre expérience d’apprenti dessinateur ne sera plus jamais la même. À coup sûr une étape importante vers la maîtrise de la couleur en dessin.



