Henri Rousseau, cet amateur qui peignait avec les pieds

Henri Rousseau

Je suis allée, vendredi dernier, par une journée d’été bienvenue au printemps, visiter l’exposition Henri Rousseau à l’Orangerie.

Étouffant de chaleur sous mon manteau en laine en remontant rapidement les tuileries – ma copine d’expo m’attendait j’étais bien sûr en retard – je cherchais : où avais-je vu… déjà… des oeuvres d’ Henri Rousseau ? 
Il doit bien y en avoir au musée d’Orsay – me disais-je , mais sans souvenir aucun des salles où j’aurais pu, du l’admirer.

Rien. Aucun souvenir d’avoir jamais contemplé une oeuvre de Rousseau en vrai. Ou alors en avais-je vu sans en avoir été particulièrement marquée ?

D’Henri Rousseau, sans me souvenir donc de l’avoir jamais vu, j’avais pourtant une idée assez précise, non ?
Mais si, celui qui peint les jungles..Cet artiste naïf.. l’autoportait en peintre-là…

Mouais…
Force était de constater que, tout en visualisant très bien certaines oeuvres, et en l’ayant rapidement « classifié » je ne savais rien du tout d’Henri Rousseau.

Et en franchissant les portes de l’Orangerie, j’étais très excitée de les voir et de réaliser que je n’avais, a priori, pas trop d’a priori.

Devenir Henri Rousseau

La première salle est rassurante puisqu’elle nous présente une des oeuvres les plus célèbres du peintre « Moi-même, portrait-paysage » et plusieurs portraits dans le style « naif » qu’on lui connait. On sourit des disproportions, des bébés grimaçants, des détails étonnants. C’est touchant et poétique.

C’est une salle qui vient taper dans nos a priori.

Mais Henri Rousseau nous surprend déjà, mon amie et moi.
Cette découpe étonnante de ciel, cette palette subtile et forte en même temps et ce soin apporté à l’énergie et au poids narratif des détails.

La deuxième salle est difficile
Moi en tous cas je l’ai trouvée très difficile.

J’ai trouvé ces oeuvres maladroites, bancales, tant dans les compositions que dans le dessin.
Surchargées d’information au mauvais endroit.
Et des couleurs ternes.
J’étais « gênée », un peu de cette même gêne qu’on peut ressentir quand, au théâtre un comédien essaye de nous convaincre sans y parvenir.


Il faut dire que c’est la salle des débuts.
Rousseau n’a reçu aucune formation et s’est mis à peindre très tard. Il ne s’est consacré entièrement à la peinture qu’à l’âge de 49 ans.

Et j’ai senti dans cette salle, les railleries qu’il a pu subir.

« Rousseau, cet amateur qui peint avec les pieds. »

Mais peu à peu…

Son dessin simpliste devient simplement simple, percutant.
Sa palette s’étoffe et s’affirme : Des gris, bleu et vert d’une grande profondeur et subtilité et des quasi noirs et de petites touches rouges et jaunes.
Les formes s’organisent, s’assument en grands blocs saisissants.
Les rythmes et les détails qu’il aime tant partagent désormais l’espace du cadre avec des aplats qui résonnent et nous permettent de mieux les savourer.

On voit la peinture se structurer, s’assumer, presque de toile en toile sans jamais perdre cette saveur première : ce rythme, des détails charmants, ces textures.

Est-ce parce qu’ Henri Rousseau s’est formé ?

Oui, Rousseau a étudié.
Il a fréquenté le Louvre, copié les maîtres et confronté des paysages.

Mais il n’est pas passé d’un niveau « maladroit » à un niveau « correct » au sens académique. 
Il n’a pas peu à peu corrigé ses écarts pour se rapprocher d’un modèle dominant.
Il n’a pas simplement « progressé ».

Il s’est enrichi de ce qu’il voulait apprendre.
De l’étude de la nature et des classiques il a retenu plusieurs ingrédients – des rapports de couleurs, des gestes – des compositions – tout en les combinant de manière toujours personnelle.

Et en se formant, il ne s’est pas rempli d’une érudition extérieure, il a développé une plus grande cohérence intérieure.

Ses choix colorés deviennent plus affirmés, ses formes plus lisibles, Ses compositions plus structurées, simples, dépouillées et pourtant vibrantes et pullulantes de vie.

Nous sommes restées bouche-bée, mon amie et moi, devant cette peinture. Absolument émerveillées.

La scène se lit en une fraction de seconde.
Limpide, atmosphérique, structurée mais dansante.
Et puis on y découvre ce rendez-vous galant et toute cette vie du végétal, qu’on entend presque bruisser et valser dans la brise et les oiseaux chanter.
Et on y revient encore et encore et encore… jusqu’à regarder chaque minuscule geste de pinceau, chaque détail insignifiant qui devient essentiel.

Et puis la dernière salle : époustouflante.


De grands formats qui nous englobent, des imbrications de formes stylisées et de rythmes, des enchevêtrements d’une grande clarté. Et toujours ces camaïeux de verts rompus de rouges, oranges ou noirs forts.

Moins de geste et de matière, comme s’ il n’y consacrait plus aucun intérêt, comme s’il avait choisi de se concentrer exclusivement sur les formes, les couleurs et la composition.

Quelle envergure il a donné sa peinture, quelle immense leçon de persévérance et d’évolution !

Rousseau devenu Rousseau

Cette évolution retentit bien sûr dans la réception de son travail.

D’abord largement moqué par la critique, Rousseau est maintenant reconnu par certains artistes et écrivains célèbres.

Guillaume Apollinaire voit dans sa peinture « une nouvelle manière de peindre », et Pablo Picasso reconnaît la singularité de sa démarche au point d’organiser un banquet en son honneur et de lui acheter une oeuvre.

Son travail ouvre à de nouvelles possibilités de simplicité et une grande élégance de la forme.

Une sacrée leçon d’alchimie

Ce que montre ce parcours, c’est que l’apprentissage en dessin et en peinture ne consiste pas uniquement à acquérir des compétences ou à corriger des erreurs.

Il implique aussi un travail de sélection, un travail d’écoute de soi , de fidélité à soi et de la persévérance.

Rousseau apprend, mais il ne cherche pas à tout apprendre.
Il cultive ce qui lui parle et laisse de côté ce qui ne correspond pas à sa manière de voir.
Et tant pis pour les critiques.

Dans ce sens, apprendre revient autant à se former qu’à identifier ce qu’il n’est pas nécessaire d’intégrer.

« Je ne peux changer ma manière ; elle est ce que je suis. » disait -il.

Tout ce qui était perçu comme une faiblesse ( dessin basique, surplus de détails, grands aplats rustres) est devenu un parti-pris.

Cela suppose d’accepter une part d’écart, de ne pas chercher systématiquement à se conformer à un idéal admiré, et de faire confiance aux éléments qui, dans la pratique, commencent à faire sens pour soi, résonnent avec soi.

Le chemin d’apprentissage du dessin ne mène pas vers une uniformisation des manières de faire.

Il peut aussi être compris comme un processus alchimique de clarification : comprendre ce qu’il y a en soi qu’on cherche à exprimer et comment rejeter certains élément peut y contribuer.

Le cas de Rousseau montre aussi que ce processus peut être lent, ingrat par moment et souvent mal compris, et qu’une série d’oeuvres médiocres peuvent finir par produire une prodigieuse singularité.

Ce n’est pas tant l’atteinte d’un niveau “accompli” qui est en jeu que la construction progressive d’un langage visuel qui coïncide avec sa propre manière de voir.

Elle est là, l’aventure.

« Je travaille toujours avec le plus grand soin et la plus grande sincérité. »

Ainsi, j’espère que cette newsletter vous aidera à regarder vos dessins et peintures ratés avec une nouvelle tendresse et une nouvelle confiance.

Vous ne les voyez peut-être pas encore ou peut-être ne voyez-vous qu’elles et vous vous en desespérez..

Mais dites vous que probablement tout est déjà là.
Et que de vos maladresses naîtront sûrement vos plus grandes forces. A condition bien sûr que vous les assumiez et que vous vous engagiez dans votre pratique.

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